ParcMartissant.EdineCelestin 1 1024x671Séduisant, impressionnant, ambitieux, novateur. Voilà ce que suscite le projet du Parc de Martissant, une banlieue sud de Port-au-Prince, en proie à la misère et à la violence armée. Ce projet, une initiative de la Fokal, est cofinancé avec l’Open Society Foundations-Public Health Program, l’Union européenne et l’Agence française de développement. Il bénéficie du partenariat et du soutien financier de  l’État haïtien. Il se veut un véritable parc urbain comprenant d’une part cinq espaces naturels, et, un centre culturel, d’autre part.

Le parc s’étale sur environ 17 hectares, réunissant les anciennes propriétés de la très célèbre danseuse, chorégraphe et anthropologue américaine Katherine Dunham (l’ancien hôtel de luxe Habitation de Leclerc et sa résidence privée), celle du célèbre sculpteur et architecte Albert Mangonès et celle de l’habitation Pauline. En 2007, l’Etat haïtien a décrété ces espaces d’utilité publique et a pris un arrêté faisant de la Fokal la maîtresse d’œuvre et gérante du projet.

 Le projet du parc, dont le plan directeur a été conçu par la Fokal en partenariat avec le National Parc services des Etats-Unis, comprendra un jardin botanique, un jardin de plantes médicinales, un jardin maraîcher communautaire, le centre culturel Katherine Dunham et le mémorial dédié à la mémoire des disparus du tremblement de terre dévastateur du 12 janvier 2010. D’où le projet du parc de Martissant se veut un lieu culturel, récréatif et d’attraction.

Vers la création d’un jardin botanique

Le jardin botanique sera aménagé dans l’ancien hôtel Habitation de Leclerc (l’espace le plus boisé). Il dispose d’une riche variété de plantes, de fleurs et d’arbres dont certains sont rares dans le pays. L’ancien hôtel constitue, grâce à sa végétation luxuriante, un immense réservoir de notre flore, et peut-être le plus grand et plus important de la région métropolitaine. Ce vaste domaine touffu, verdoyant sera transformé en un espace de loisirs. Il accueillera, entre autres, un restaurant, une salle polyvalente, une maison de l’environnement, des espaces pédagogiques, des résidences pour des artistes, des chercheurs et universitaires. Dans l’ancienne résidence Pauline Leclerc (on rapporte que la sœur de Napoléon Bonaparte aurait vécu dans ces lieux) et le terrain adjacent de l’ancien hôtel, la Fokal envisage d’y créer un institut des métiers et des sciences de l’environnement.   

Jardin médicinal pour préserver un héritage ancestral et colonial

Dans le voisinage de l’ancien hôtel Habitation de Leclerc (il recevait dans les années soixante-dix des membres du jet set de l’époque, des stars internationales, des personnalités politiques, artistiques, des barons…) est aménagé un jardin de plantes médicinales. Il est réparti en plantes utilitaires, thérapeutiques et en plantes réputées pour leurs vertus « mystiques et magiques » selon la croyance populaire et vaudou. 150 espèces différentes de plantes médicinales et 400 plantes indigènes et étrangères forment ce jardin avec des fiches techniques et conseils sur les plantes, situé sur l’ancienne propriété de Katherine Dunham. Ce jardin de plantes médicinales consistera à « aider à mieux comprendre l’usage possible des plantes dans le domaine de la santé, mais aussi l’importance de la préservation de la diversité biologique de l’environnement ».

Le centre culturel Katherine Dunham

Le domaine Dunham abrite aujourd’hui un centre culturel qui porte son nom. Un hommage bien mérité à cette grande danseuse qui a fait de notre pays sa seconde patrie, et a bâti à Martissant, sa  résidence secondaire . Le centre est un complexe de cinq modules de 75 m 2 . La construction, attrayante et parasismique au cœur d’un jardin de plantes médicinales, hérite du style architectural mexicain. Le complexe abrite une bibliothèque de plus de 4 000 titres et un espace multimédia. L’ensemble forme une médiathèque moderne. Ce centre dessert depuis   janvier 2015    – la date de son inauguration – les jeunes du quartier. Celle-ci a été marquée par une grande exposition de photos retraçant la vie, le parcours artistique de Katherine Dunham. Elle fut tombée sous le charme de notre pays lors de sa première visite en 1935. Celle qui l’amena à effectuer des recherches dans le cadre de sa thèse de doctorat, intitulée « Danses d’Haïti : organisation, classification, forme et fonction sociales ». Katherine Dunham s’est fait initiée au vaudou jusqu’à en devenir « mambo » (prêtresse). Elle s’inspire de notre danse folklorique pour se créer son propre style et son esthétique chorégraphique qui influenceront des années plus tard des générations de danseurs chorégraphes et des compagnies de danse, comme Alvin Ailey, le Dance Theatre of Harlem. Elle vient souvent au pays jusqu’aux années quatre-vingt-dix. Elle est décédée en 2006.

Un lieu de recueillement, de souvenir

Non loin du centre culturel Katherine Dunham, sur la propriété des Mangonès, se trouve un mémorial, en plein cœur d’un magnifique jardin de plantes, de fleurs et d’arbres pour la plupart d’une rare beauté. Ce jardin a été conçu « pour accueillir dans le respect et le recueillement, les survivants qui ont besoin de se souvenir et de faire le deuil de ceux qui son morts, souvent tragiquement ». Le domaine des Mangonès était jadis un lieu de lecture, de reposoir. Aujourd'hui, il sert de lieu de recueillement, de paix, de sérénité. En entrant dans ce lieu, dans les allées en sentiers pavés et bordés de gazon, de fleurs, sont gravés, à gauche, les pas d'une revenante. Elle apparaît sous la forme d'une ombre qui est aussi incrustée à droite sur le sol. La revenante, un élément de la mythologie haïtienne relative à la mort, évoque la catastrophe du 12 janvier. Les pas et l'ombre de la revenante se répètent. Ils sont gravés sur le sol presque à chaque pas du visiteur. Par ces pas, l'artiste traduit la trajectoire, le chemin menant à un lieu de souvenir. Il s'agit des empreintes pour dire qu'on n'oublie pas ce qui s'est passé le 12 janvier, ni les méfaits de cette catastrophe. Et aussi pour rappeler que ce ne sont pas des pas perdus. Ces empreintes, qui, le soir, s'éclairent – grâce à de petits projecteurs –, conduisent le visiteur vers l'esplanade.  En-dessous, se trouvent le tombeau de Marie Miraine Joseph Etienne et celui de son fils Emmanuel, tous deux décédés le 12 janvier 2010 dans la résidence du couple Mangonès, qui, elle-même, s’est effondrée ce jour-là. Sur le chemin du mémorial, l’on peut lire sur des panneaux des poèmes d’Aimé Césaire, de Georges Castera, de Jean-Claude Bajeux (son fameux poème sans ponctuation intitulé « Espace Caraïbes », paru dans son recueil de poème « Textures »). Ce mémorial est aussi un hommage aux anciens propriétaires du site, Albert et Vonik Mangonès, qui s'y installèrent en 1953. Une autre œuvre, emblématique, symbolique et très évocatrice du séisme dévastateur de janvier 2010 vient s’ajouter à celle de Patrick Vilaire : il s’agit des masques de visages d’enfants moulés à partir du ciment, du fer, des bris de miroir, et suspendus à l’arbre rarissime de son nom scientifique Pseudobombax ellipticum. Cet arbre qui ne fleurit qu’en janvier n’a pas été choisi au hasard pour exposer l’œuvre de l’artiste plasticienne Pacale Monnin, sur commande de la Fokal, pour rendre  hommage à nos milliers de victimes du 12 janvier 2010. Et les fleurs roses qu’il jette en abondance célèbrent  également la vie, la renaissance et la beauté.

Un modèle d'écotourisme national, de transformation sociale, communautaire

Le projet du parc de Martissant intègre des infrastructures de rénovation urbaine. La Fokal prévoit d’aménager la ravine Mangonès et de construire les routes Vaval, de Chemin des Dalles, de 1ère Avenue, de Martissant 23. Sa réhabilitation est incluse dans le projet de gestion des déchets initié par la Fokal depuis 2011 grâce au financement de l’Union européenne. Les travaux sont divisés en deux lots : le premier allant du sous-quartier Délouis à l’entrée du mémorial et le deuxième part du mémorial au sous-quartier Soray. Tout un système de gestion de déchets a été lancé par la Fokal. Un contrat de ramassage d’ordures a été signé avec le SMCRS. Ainsi, chaque semaine  les déchets se collectent et se ramassent dans la zone d’aménagement concerté (ZAC) s’étendant sur 500 hectares. Ainsi deux sites de collecte ont été construits dans la ZAC. 192 poubelles ont été distribuées aux écoles situées dans la ZAC. Par ailleurs, plusieurs programmes ont été initiés, tels que : le développement de l’agriculture urbaine ; l’appui des micro-entreprises de recyclage des déchets ; l’amélioration de l’accès à la santé et aux droits de la santé à travers le projet santé/droits ; le renforcement des organisations communautaires de base ; les subventions scolaires bénéficiant à plus de 160 écoliers. D’où le projet se révélant un modèle d'écotourisme national, de transformation sociale communautaire et de création d’emplois et de revenus. Force est de constater que la main d’œuvre (dans les travaux de construction du centre culturel, du mémorial, des enclos, de murs de soutènement, ainsi que les équipes de gardiennage, de sensibilisation aux questions sanitaires, de protection de l’environnement, de séances de fumigation, proviennent toutes des quartiers et sous-quartiers de la Zac où se trouve le parc.  

Le  parc de Martissant un processus d’échange inter communautaire abouti

Créer un parc naturel public à haute valeur historique, symbolique dans  ce quartier important aussi fortement grevé de services publics se révèle un pari pour le moins risqué. Car sauver le seul espace si boisé de Port-au-Prince, pour le transformer en espace public avec des infrastructures adaptées au service d’une population frappée par toutes les formes de déshérences, est plus qu’un défi. Ce travail de titan, qui a permis la réussite des travaux de mise en place de ce projet d’envergure, est dû aux activités  du programme Espace-parole . Il s’agit par là de la tenue d’un grand débat public permettant aux participants venus des sous-quartiers différents autrefois en conflits armés d’exprimer leur mode de vie, leurs questionnements sur les  services publics et le rôle de l’État, leurs peurs et leurs ressentiments face à la violence. C’est aussi pour les porter à traduire l’espérance sans cesse exprimée que ce parc pourra devenir la grande promesse d’une nouvelle dynamique sociale, économique et culturelle dans leur quartier.

Donc, les espaces de parole ont  garanti ce vivre-ensemble, cette altérité ô combien indispensable pour panser cette grande fracture sociale qui a généré doute et appréhensions ; qui a fait de cette zone un quartier dit « de non droit ».

Avec la création de ce parc, c’est tout un oasis voire un petit paradis qui va renaître, notamment dans l’espace de l’ancien hôtel Habitation de Leclerc. Cet endroit magnifique, idyllique charrie beaucoup d’histoires, de mythes  et de légendes. Certains de ses arbres dateraient de l'époque coloniale. Ce lieu est considéré comme un précieux îlot d'arbres et de sources d’eaux. Le parc de Martissant deviendra le premier du genre urbain. Il permettra du coup aux domaines qui le forment (habitation de Leclerc, résidence Pauline, propriété des Mangonès et celle de Katherine Dunham) de retrouver leur fraîcheur d’antan, leur beauté verdoyante. Avec ce parc, le pays pourra s’inscrire sur la carte du monde comme propriétaire d’un parc de référence dont il aura été si fier.

Chenald Augustin

Journaliste 

Assistant-directeur du bureau de communication de la Primature
Master I en journalisme 

(uniQ/CFPJ de Paris)

Publié dans RAJ Magazine

 

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